Une aimable lectrice nous a fait parvenir un article extrait du numéro 117 du Journal de Villers. André, l’auteur, se rappelle l’injonction qui lui était donnée, enfant, de « ne pas se faire remarquer », de s’invisibiliser en quelque sorte.

Il prend celle-ci à rebours pour insister sur l’importance de se faire voir, de se rendre visible sur la route dès que le soir tombe. Cette consigne impérative s’adresse particulièrement aux piétons, cyclistes, usagers de trottinettes. Vêtements clairs, accessoires réfléchissants … doivent faire partie de leur équipement.

Voici l’intégralité de cet article :

« Tu ne sais jamais que faire pour te faire remarquer »

Pendant des années, cette phrase a résonné à mes oreilles comme une ritournelle exaspérée : « Tu ne sais jamais que faire pour te faire remarquer ». Ma maman me la servait lorsque, enfant, quand je parlais trop fort, ou quand je faisais des bêtises. C’était une invitation à la retenue, à cette pudeur si chère à notre éducation. Pour elle, se fondre dans la masse était une politesse ; l’exubérance, un défaut.

Aujourd’hui, Maman, je dois t’avouer quelque chose : j’ai gardé ce défaut. Je cultive désormais l’art de me faire remarquer avec une obsession presque vitale. Et j’aimerais tant que vous aussi, chers lecteurs vous fassiez de même. Car pour survivre sur le bitume dès que le jour décline, la discrétion est un défaut mortel et l’effacement mène à la catastrophe.

Les médias en ont parlé, en Belgique, le simple fait de reculer nos montres d’une heure a des conséquences dramatiques que peu soupçonnent. Selon les chiffres de l’Institut VIAS, le nombre d’accidents impliquant des piétons grimpe en flèche dès que la nuit tombe plus tôt. À l’heure de pointe du soir, entre octobre et novembre, le nombre d’accidents corporels impliquant un piéton bondit de 34 %. Pire encore, la gravité de ces accidents explose. Le risque d’être gravement blessé ou tué augmente de 61 % durant cette même tranche horaire vespérale. Pourquoi ? Parce que l’automobiliste ne voit pas, suffisamment tôt, l’obstacle. Il ne voit pas la silhouette « polie » et « discrète » qui traverse.

C’est là que la phrase de ma maman prend tout son sens, presque à rebours. Sur la route, « ne pas se faire remarquer », c’est accepter d’être invisible.

Les lois de la physique et de l’optique sont implacables. Si je m’habille en sombre — comme l’élégance le voudrait souvent — un automobiliste ne me distingue qu’à 20 mètres. À 50 km/h, sur une chaussée sèche, il lui faut environ 26 mètres pour s’arrêter. Le calcul est vite fait : le temps qu’il me voie, il est déjà trop tard. L’impact est mathématiquement inévitable. Si je porte des couleurs claires, on me voit à 50 mètres. C’est mieux, mais souvent insuffisant si la route est humide ou l’attention relâchée.

Alors oui, je fais tout pour me faire remarquer. Je porte ces accessoires réfléchissants que certains trouvent sans doute ridicules ou criards. Grâce à eux, je deviens visible à 150 mètres. Je m’offre, ainsi qu’à l’automobiliste, une marge de sécurité de plus de 100 mètres. Ce n’est pas de la vanité, c’est de la distance vitale. Je refuse de faire partie de ces dizaines de piétons, de cyclistes ou d’usagers de trottinettes qui n’avaient commis d’autre erreur que celle d’être trop discrets dans la pénombre.

Tu ne sais jamais que faire pour te faire remarquer… Tu n’es plus là pour me le dire, Maman, mais ta petite phrase continue de veiller sur moi. Aujourd’hui, si je cherche tant à attirer la lumière, ce n’est plus par caprice. C’est parce que j’ai compris que se faire remarquer est le meilleur moyen de protéger la vie que tu m’as donnée. Ta voix résonne encore, non plus comme un reproche, mais comme un bouclier invisible face à la nuit.

Extrait du « Journal de Villers, N°117 hiver 2025 », signé André.